La baleine et le papillon (digression sur des ronds dans l'eau)

Written by Jérôme Dyment on lundi, 08 octobre 2012. Posted in Les campagnes en mer

7 octobre 2012

Avec Rhum-Rum, on ne fait pas des ronds dans l’eau… mais des zolis dessins!

De nous, géophysiciens marins, qui sillonnons les océans à la recherche d'indices nous permettant de comprendre comment se forment, vieillissent, puis disparaissent les fonds océaniques, on dit souvent que nous faisons des ronds dans l'eau. C'est très injuste! Un rapide coup d'œil à la carte des routes de la campagne Rhum-Rum - réalisées durant la première partie, à réaliser durant la seconde - montre clairement que, si nous couvrons certes de la distance, ce n'est certainement pas en effectuant des cercles mais des figures bien plus complexes - qui attendent patiemment qu'un Sigmund Freud improbable veuille bien en déchiffrer le sens profond, la signification psychanalytique. Cet aspect des choses m'est apparu lorsque, juste après mon Doctorat - autant dire au Moyen Age - j'embarquais sur le premier Marion Dufresne pour la campagne MD67. Peut-être marqués par notre bref passage à Kerguelen lors de l'approche de la zone d'étude, notre trajet a dessiné un gigantesque manchot se superposant aux structures du plateau de Kerguelen et du bassin d'Enderby. Des années plus tard, alors que je menais la campagne Magofond 3 sur le Suroît au sud-est des Canaries, j'ai remarqué rapidement que nos routes traçaient un grand M puis un A plus petit - nous ne sommes pas arrivés à la fin du mot, mais nous réalisions alors des profils magnétiques de fond à travers la zone calme du Crétacé pour tenter d'élucider l'une des grandes énigmes du magnétisme terrestre. Et aujourd'hui, alors que nous finissions le Leg 1 de Rhum-Rum, les deux grandes boucles que nous avons effectuées vers l'Est - frôlant Rodrigues, et Maurice à deux reprises - et vers l'Ouest - dans une approche plus timide vers la Grande Ile de Madagascar - évoquent pour moi les ailes (tronquées - nous avons perdu 6 jours) d'un papillon géant (Figure 1), dont le corps serait constitué du cercle rapproché de sismomètres de fond de mer que nous avons déposés autour de La Réunion. Doit-on imaginer la chenille, remontant des profondeurs du manteau terrestre vers la surface à la faveur des courants ascendants du supposé panache, se transformant en chrysalide à la chaleur de la Fournaise avant de s'échapper, enfin papillon, à la faveur de notre campagne, comme une allégorie de la Vérité sortant enfin du puits - je n'ose dire en quelle tenue?

Tout reste à faire pour le Leg 2, et je ne serai malheureusement plus là pour y contribuer autrement que par quelques cartes - encore - laissées aux mains expertes des chefs de mission. Je vois cependant dans les trajets prévus l'amorce de la forme d'une baleine (Figure 1), son "bec" sur le point triple de Rodrigues - ce lieu particulier de l'océan Indien où convergent trois dorsales océaniques. Le front de la baleine suit la dorsale centrale indienne, sa bouche se situerait dans cette petite région de la dorsale ouest indienne où huit sismomètres seront largués à grande proximité les uns des autres - peut-être pour détecter une éventuelle rage de fanon... C'est paradoxalement là où aucune dorsale active n'est présente, dans les bassins de Madagascar et la partie sud du bassin des Mascareignes, que j'imagine les nageoires dorsales de ce cétacé - comme s'il souhaitait nous indiquer d'autres dorsales, fossiles celles-ci, que nous n'aurions encore qu'à peine détectées...

Voici donc pourquoi cet essai s'intitule la baleine et le papillon. Avis aux analystes et autres psychiatres, amateurs ou pas - les géosciences sont un terrain fertile en délires en tous genres !

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Jérôme Dyment

Jérôme Dyment

Directeur de recherche au CNRS, géophysique marine.

Institut de Physique du Globe de Paris

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